Léo Dorfner

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Léo Dorfner “Chercher / Détruire” Galerie ALB

english version below

« Toute vie est bien entendu un processus de démolition. » F. Scott Fitzgerald, La Fêlure, 1936
« This is the end / Beautiful friend / This is the end / My only friend, the end. It hurts to set you free / But you’ll never follow me / The end of laughter and soft lies / The end of nights we tried to die. » Jim Morrison, The End, 1966

La disparition désigne tout à la fois à la fois une action, celle de disparaître, de ne plus être visible, perceptible au regard, voire de s’en aller, de s’effacer, de s’absenter de la vie et du réel, et la conséquence ultime de cette action : la dégradation inexorable des êtres et des choses, leur perte inéluctable, ce qui demeure, que nous le voulions ou non, la nature même de toute vie. Aussi, dans l’inconscient collectif, si la disparition renvoie tout d’abord l’impermanence des destinées humaines, elle contredit également tout rêve ou espoir d’éternité. Léo Dorfner, dans son œuvre, s’en est fait souvent l’écho, en particulier à travers ces figures qu’il tatoue de multiples mots, signes et marques, jusqu’à ce que la peau du papier disparaisse sous ce tissu exacerbé de marques identitaires qui se voudraient éternelles : désigner pour mieux dissimuler, montrer pour mieux se dérober, dévoiler pour mieux se voiler, points de bascule hautement symboliques et émotionnels.
En cela, la disparition, à travers l’expérience du manque ou l’épreuve du deuil, s’oppose à la destruction qui, elle, ne relève pas d’une action ou d’un processus mais d’un acte aussi soudain qu’irrémédiable, aussi définitif que déterminé. Si la disparition est de l’ordre de l’horizontalité du temps, la destruction est, elle, de l’ordre de la verticalité de l’événement, d’une rupture, d’une coupure, d’une béance du réel. La destruction surgit et tranche dans le vif, elle n’a que faire de la vie, ni même de la mort ; aussi n’enterre-t-elle même pas les cadavres qu’elle produit, aussi ne se préoccupe-t-elle même plus de faire corps ou de faire image. La destruction ne porte et n’apporte en elle-même que ce néant de l’anéantissement absolu du monde. La nature en a été pendant longtemps l’allégorie parfaite : de tempêtes en ouragans, d’éruptions volcaniques en raz-de-marée, de tremblements de terre en éclairs incendiaires. Jusqu’à ce que l’homme découvre et réalise qu’au sein de ces désordres de l’ordre naturel des choses il possédait lui aussi une main d’airain et une bouche de cendres capables des pires cataclysmes, et cela en toute conscience, sans état d’âme. Geste humain hors du genre humain, sa violence n’est même plus de l’ordre du symbolique ou du pulsionnel, mais pure exaltation ou pure jouissance. Aussi le bras armé de la destruction n’a-t-il même plus à contrevenir à un rêve d’éternité, il le sublime en fusionnant la vie et la mort, en cristallisant l’ici-bas et l’au-delà. On ne s’étonnera donc pas que les actes, les figures et les formes que prend la destruction, au-delà d’une simple mise à bas, soient le plus souvent de l’ordre de l’envol, de la monté vers le ciel, d’une dématérialisation presque cosmique : bûcher, nuage, explosion, pulvérisation…

Sous l’intitulé Chercher / Détruire – en référence à la chanson Search & Destroy écrite en 1973 par Iggy Pop, leader du groupe punk-rock américain The Stooges –, les derniers travaux de Léo Dorfner semblent ainsi s’aventurer entre disparition et destruction, retrait du monde et démolition du réel, refus de l’existence ordinaire et négation insensée de l’humain. Comme le souligne l’artiste : « Chercher / Détruire fait suite à Vivre dans la peur où la menace n’était pas figurée mais juste évoquée à travers les positions défensives des personnages représentés avec des haches ; là, le combat a lieu, ou a eu lieu… » Les titres des œuvres en témoignent : Je vais donner à boire à la douleur ; There Will Be Blood ; The Deer Hunter ; Gimme Shelter ; Le Garçon oublié du monde ; Ici se cache le secret de nos vies, Don’t Fade Away
Aussi, sous la figure d’un James Dean criant de joie ou d’effroi, le visage recouvert de pétrole – une des images les plus iconiques du film Giant de George Stevens (1956) –, l’artiste a-t-il inscrit la phrase suivante : « Toute sa vie Jett avait cherché. Il cherchait là où les autres ne cherchaient pas, là où il n’y avait rien. Il était loin de se douter que c’est l’acte lui-même de chercher, peu importe le résultat, qui constituait le but de sa quête. Alors, lorsqu’un beau jour il trouva ce qu’il croyait chercher depuis tant d’année, et qui semblait être le début d’une nouvelle vie pour lui, tout s’assombrissait, plongé dans une noirceur à la fois dense et liquide. Il réalisa que c’était en fait la fin. Dans un ultime effort, comme un adieu à la peur, il ouvrit la bouche et hurla ceci : “Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes.” »
Tout à la fois allégorie du chercheur d’or [noir], du prête, du poète, de l’artiste et du savant, cette sentence s’achève précisément sur une citation de la Bhagavad-Gita, poème épique fondateur de l’hindouisme, qu’a prononcée le 6 juillet 1945, à cinq heures et demie du matin, le physicien Robert Oppenheimer, directeur scientifique du très secret Projet Manhattan durant lequel a été mis au point, dans le laboratoire de Los Alamos au Nouveau-Mexique, les premières bombes atomiques américaines, dont Little Boy et Fat Man, avant de démissionner de ses fonctions.
Ici nulle démission ou démobilisation, bien au contraire, mais des fragments brisés, épars, disjoints, étincelants malgré leur noirceur ou leur sauvagerie, débris prises de consciences, de doutes, d’incertitudes, de perplexités, de contestations ou résistances humaines tracées à fleur de peau ou au fil du rasoir.




Disappearance means both an action, that of disappearing, of being no longer visible, perceptible to the gaze, even to go away, to fade away, to be absent from life and reality, and the ultimate consequence of this action: the inexorable degradation of beings and things, their inescapable loss, what remains, whether we like it or not, the very nature of all life. Thus, in the collective unconscious, if disappearance refers first of all to the impermanence of human destinies, it also contradicts every dream or hope of eternity. Leo Dorfner, in his work, has often echoed it, especially through these figures, which he tattooed with multiple words, signs and marks, until the skin of the paper disappeared under this exacerbated tissue of identity markers that would like to be eternal: design to better conceal, show to better shirk, unveil to better cover up, highly symbolic and emotional tipping points.
In this, disappearance, through the experience of lack or the ordeal of mourning, is opposed to destruction, which is not an action or a process, but an act as sudden as irremediable, as definitive as determined. If the disappearance is of the order of the horizontality of time, destruction is of the order of the verticality of the event, a rupture, a break, a gaping of the real. Destruction arises and slices in the quick; it has no use for life, nor even for death; so it does not even bury the corpses it produces, so it does not even worry about making a body or making an image. Destruction carries and brings in itself nothing but this nothingness of the absolute annihilation of the world. Nature was for a long time the perfect allegory of it: from storms to hurricanes, from volcanic eruptions to tidal waves, from earthquakes to incendiary flashes. Until man discovers and realizes that within these disorders of the natural order of things he also possessed a hand of brass and a mouth of ashes capable of the worst cataclysms, and that in all conscience, without hesitation. A human gesture outside the human race, its violence is no longer of the order of the symbolic or of the instinct, but pure exaltation or pure enjoyment. Thus the armed arm of destruction no longer even has to contravene a dream of eternity, it sublimates it by merging life and death, crystallizing the here-below and the beyond. It is not surprising, then, that the acts, the figures and the forms which destruction takes, beyond a simple descent, are most often of the order of the flight, of the ascent towards the sky, of an almost cosmic dematerialization: pyre, cloud, explosion, spraying ...

Under the heading Chercher / Détruire - in reference to the song Search & Destroy written in 1973 by Iggy Pop, leader of the American punk-rock band The Stooges, Leo Dorfner's latest works seem to venture between disappearance and destruction, withdrawal from the world and the demolition of reality, the rejection of ordinary existence and the senseless negation of the human. As the artist emphasizes: "To seek / to destroy follows on to Live in fear where the threat was not figurative but just evoked through the defensive positions of the characters represented with axes; the battle takes place, or has taken place... "The titles of the works bear witness to this: Je vais donner à boire à la douleur ; There Will Be Blood ; The Deer Hunter ; Gimme Shelter ; Le Garçon oublié du monde ; Ici se cache le secret de nos vies, Don’t Fade Away…
Also, under the figure of a James Dean shouting with joy or terror, his face covered with oil - one of the most iconic images of George Stevens' film Giant(1956) - did the artist record the following sentence: "All his life Jett had sought. He sought where others did not seek, where there was nothing. He was far from suspecting that it was the act itself to seek, whatever the result, which was the object of his quest. Then, when one fine day he found what he thought he had been seeking for so many years, and which seemed to be the beginning of a new life for him, everything darkened, plunged in a darkness at once dense and liquid . He realized that it was actually the end. In an ultimate effort, like a farewell to fear, he opened his mouth and shouted, "Now I am become Death, the destroyer of worlds"
At the same time, it is an allegory of the researcher of (black) gold, of the priest, of the poet, of the artist and of the scientist. This sentence ends with a quotation from the Bhagavad-Gita, one of the two major Sanskrit epics of ancient India, pronounced on July 6, 1945, at 5:30 am, by the physicist Robert Oppenheimer, scientific director of the very secret Project Manhattan during which, in the laboratory of Los Alamos in New Mexico, American atomic bombs, including Little Boy and Fat Man, were developed, before he resigning.
Here there is no resignation or demobilization, on the contrary, but fragments broken, scattered, disjointed, sparkling in spite of their blackness or savagery, fragments of consciousness, doubts, uncertainties, perplexities, contests or human resistances plotted of skin or with the wire of the razor.

Marc Donnadieu